Cafés littéraires janvier 2015

Voici les livres sélectionnés pour les lectures à voix haute, de passages des ouvrages ci-dessous, en médiathèques (à Castelnaudary, Quint Fonsegrives…)

Laurent GAUDÉ « Danser les ombres » (Actes Sud) 2015
Vincent ALMENDROS « Un été » (Éditions de Minuit) 2015
Romain PUERTOLAS « La petite fille qui avait avalé un nuage grand comme la tour Eiffel » (Le Dilettante) 2015

Virginie DESPENTES « Vernon Subutex, 1″ (Grasset) 2015

EXTRAIT :  Danser les ombres, de Laurent GAUDE aux éditions Actes sud :

«  Personne n’avait remarqué que les oiseaux s’étaient tus, que les poules, inquiètes, s’étaient figées de peur. Personne n’avait remarqué que le monde animal tendait l’oreille, tandis que les hommes, eux, continuaient à vivre.

Mais d’un coup, sans que rien ne l’annonce, d’un coup, la terre, subitement, refusa d’être terre, immobile, et se mit à bouger…

Durant trente-cinq secondes qui sont trente-cinq années…

 … À danser, la terre…

 … À trembler.

Ce n’est d’abord qu’un grondement, l’oscillation anormale des murs. Les hommes regardent les plafonds sans comprendre. Que se passe-t-il ?… Qui peut mettre un nom sur cela ? Les bouches s’ouvrent grandes, les yeux aussi. Ils suspendent leur phrase, leur main, leurs pensées. Ils regardent partout pour essayer de saisir ce qu’il se passe. Est-ce que ce vrombissement des murs, du sol, ne se produit qu’ici, ou dans tout le quartier ?… Est-ce que cela va durer ?… Les secondes passent mais elles semblent être dilatées à l’infini. Des bruits résonnent partout, étranges, et les hommes sont stupéfaits. Que se passe-t-il ?…

Et puis, la peur monte. Parce qu’ils comprennent. Partout où ils sont, les hommes n’ont pas encore nommé ce qui se produit mais ils comprennent le danger. La terre n’est plus terre mais bouche qui mange. Elle n’est plus sol mais gueule qui s’ouvre. À 16h53, les rues se lézardent, les murs ondulent. Toute la ville s’immobilise. Les hommes sont bouche bée, comme si la parole avait été chassée du monde. Trente-cinq secondes où les murs se gondolent, où les pierres font un bruit jamais entendu, jamais ressenti, de mâchoire qui grince.

Hommes, ce qui est sous vos pieds vit, se réveille, se tord, souffre peut-être, ou s’ébroue. La terre tremble d’un long silence retenu, d’un cri jamais poussé.

 Hommes, trente-cinq secondes, c’est un temps infini et vos yeux s’ouvrent autant que les crevasses qui lézardent les routes et les murs des maisons. En ce jour, à cet instant, tous les oiseaux de Port-au-Prince s’envolent en même temps, heureux d’avoir des ailes, sentant que rien ne tiendra plus sous leurs pattes, et que, pour les minutes à venir, l’air est plus solide que le sol.

 Qui choisit les immeubles qui tiendront et ceux qui crouleront ? Qui choisit le tracé sinueux de la mort ? Qui décide que Pacot sera épargné et Fort-National défiguré ?

 Là où la terre a faim, les poteaux électriques s’effondrent et les murs s’écroulent. Là où la terre a faim, les arbres sont déracinés, les voitures aplaties par mille objets carambolés. Là où la terre a faim, ce n’est que désastre et carnage. Le sol ouvre sa gueule d’appétit. Il n’y a pas de sang parce que tout est dissimulé par un grand nuage blanc qui monte lentement du sol.

 Des quartiers entiers dévalent la pente comme un torrent de béton et finissent dans le bas de la ville, embouteillage de tôles froissées et de murs en morceaux, rayés de la carte, broyés dans le creux d’une main qui n’existe pas. »

(Si l’éditeur ou l’auteur l’exige, nous retirerons cet extrait sur simple demande, notre souhait étant le partage de bons tuyaux le lectures !)